Canoniser un prêtre génocidaire ?

Le bon pape François pouvait-il canoniser un prêtre génocidaire ? 

Le pape François a profité de son voyage aux Etats-Unis en septembre 2015

pour canoniser le prêtre Junipero Serra (1713-1784), évangélisateur de la

Californie, considéré comme l’un des « pères fondateurs » des Etats-Unis mais

accusé, par les peuples amérindiens nord-américains et mexicains, d’être

responsable de la destruction de leur culture voire d’être un génocidaire. Ce prêtre franciscain, théologien important puisqu’il enseignait dans les plus

grandes universités catholiques espagnoles, avant de s’embarquer pour le

nouveau monde en 1769, est le fondateur de la première des neuf missions

créées en Californie pour convertir les Indiens au catholicisme romain. Les

travaux des historiens ont depuis longtemps établi le réquisitoire : interdiction

de parler les langues autochtones, obligation d’abandonner les coutumes

notamment vestimentaires, assignation à résidence dans des camps, travail

forcé, sous-alimentation chronique, mauvais traitements, etc. Certains

historiens parlent même de « camps de la mort » et estiment que la population

autochtone est passée en un siècle de 300 000 habitants à 62 000. Nous

disposons également de travaux universitaires qui établissent la responsabilité

de ce prêtre dont ceux des historiens Steven Hackel et Elias Castillo. Junipero

Serra est bien celui qui décida qu’il fallait créer des enclaves, non pas pour

protéger les Indiens comme le clament aujourd’hui ses défenseurs mais pour

les soumettre et en faire de « bons chrétiens » obéissants et… productifs.

Ce maudit prêtre, comme disent les Amérindiens, avait cependant déjà été

béatifié en 1988 par Jean-Paul II comme symbole de l’évangélisation de l’Ouest.

J’étais de ceux qui espéraient que le pape François ferait machine arrière et

n’oserait pas canoniser ce religieux, dénoncé comme génocidaire, ne serait-ce

que pour ne pas aggraver les tensions notamment religieuses entre les peuples.

J’avais cependant accepté de signer la pétition lancée par les peuples

autochtones et aussi aider à la faire connaitre en Europe et en France.

(…)

L’annonce par François de cette canonisation a donc été une mauvaise

surprise, d’autant plus que le pape a tenu à l’annoncer lui-même en janvier

2015. François a précisé que Serra serait canonisé de façon « équipollente »,

une voie qui « est utilisée quand un homme ou une femme sont bienheureux

depuis très longtemps, et qu’il existe une vénération du peuple de Dieu : on ne

fait pas de procès sur le miracle » autrement dit il fallait le canoniser à tout prix.

Les Amérindiens se sont mobilisés aussitôt contre ce projet qu’ils jugent

funeste. Ainsi Valentin Lopez, Président du peuple Amah Mutsun (qui

occupaient la vallée de San Juan bien avant les Espagnols) déclarait-il : « la

période des missions a été brutale pour nos peuples… Il ne peut y avoir aucun

doute que Junipero Serra est personnellement responsable de la destruction de

notre culture.». Le mouvement Mexica (qui regroupe des membres des

peuples indiens des deux côtés de la frontière mexicaine considérée comme

une frontière artificielle voulue et pensée dans l’intérêts des seuls blancs) et

son leader « Tezcatlipoca » (qui signifie « miroir fumant » en langue mahuasi)

est plus vif : « Il a planifié le génocide » et le pape « prolonge ce génocide ».

Parmi les communautés qui ont souffert dans leur chair et leur âme des actes

odieux commis parce ce nouveau Saint, on rencontre le peuple Tongua,

dénommé aussi les « Gabrielino » et qui était le groupe indien le plus riche et le

plus puissant de la région au moment de l’arrivé des colons espagnols.

Toypurina Carac, porte-parole de la nation Kizh Gabrieleno, peuple autochtone

de la région de Los Angeles, tient aussi des propos comparables : «Nous

dénonçons vivement la canonisation de celui qui a été le meurtrier de notre

peuple et de notre culture. ». Ron Andrade, directeur de la Commission

indienne du Comté de Los Angeles, accuse également ce prêtre d’être

responsable du génocide des Amérindiens en Californie, etc. Manifestations,

appels solennels des divers peuples et de leurs leaders et pétition se sont donc

multipliés dans l’espoir que François entende raison et renonce à son projet.

L’Appel (auquel j’ai donné ma signature au nom des Zindigné (e )s indiquait :

« Nous dénonçons vivement la canonisation de celui qui a été le meurtrier de

notre peuple et de notre culture. ». Le pape est resté sourd à tous les appels.

Aussi aux lendemains de la canonisation le journal Le Huffington post titrait :

« Encore une fois réduits au silence, les Amérindiens insultés par la décision du

pape François de canoniser Serra… ». Le pape a certes tenu à préciser que

Serra était « l’un des pères fondateurs des Etats-Unis » et donc qu’il serait

spécialement « le patron des personnes d’origine hispanique du pays. » (sic).

Comme si le fait que les Amérindiens n’étaient pas obligés de le reconnaître

comme leur propre Saint patron changeait quelque chose au geste du pape ? Il

n’en reste en effet pas moins que le premier saint canonisé sur le sol américain

est accusé de génocide et de crimes contre l’humanité par des Amérindiens !

Faut-il rappeler que ce génocide a frappé 95 % des peuples autochtones ? Faut-

il rappeler également que l’église en prenant cette position que rien n’exigeait

choisit de se placer sur le même terrain que les forces les plus réactionnaires ?

(…)

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